La guerre en Ukraine entre de plus en plus clairement dans une phase où l’espace, les satellites et les communications numériques deviennent aussi décisifs que les chars, l’artillerie ou les drones. Selon un nouveau rapport cité par EUobserver, la Russie et la Chine auraient discuté de moyens juridiques, diplomatiques, cybernétiques et militaires pour affaiblir ou neutraliser Starlink, le réseau satellitaire de SpaceX devenu essentiel aux communications ukrainiennes.
Pour Kyiv, Starlink est devenu un outil stratégique. Les terminaux permettent aux unités ukrainiennes de communiquer, guider des drones, transmettre du renseignement et maintenir des liaisons opérationnelles même lorsque les infrastructures terrestres sont frappées par la Russie. À l’inverse, lorsque les terminaux Starlink utilisés par des forces russes ont été désactivés en Ukraine, certaines unités russes auraient perdu une partie importante de leur capacité de commandement et de coordination.
Cette bataille autour de Starlink montre que la guerre moderne ne se limite plus au contrôle du terrain. Le contrôle des réseaux satellitaires, des fréquences, de l’orbite basse et des flux de données devient un élément central de la supériorité militaire.
Fedorov et le blocage de Starlink pour les forces russes
L’un des développements les plus importants cités dans le rapport concerne l’action de Mykhailo Fedorov, ministre ukrainien de la Défense sortant. Selon le récit présenté, l’une de ses réalisations majeures a été de contribuer à empêcher les unités russes opérant en Ukraine d’utiliser Starlink.
Fedorov aurait coopéré avec SpaceX pour introduire un système de liste blanche. Dans ce modèle, les terminaux Starlink étaient bloqués par défaut, et seuls ceux autorisés pouvaient fonctionner. Les terminaux tombés entre les mains de forces russes ont ainsi été désactivés.
Cette mesure aurait eu un effet opérationnel important. Selon Serhii Beskrestnov, conseiller du ministre, le commandement russe aurait été fortement perturbé dans certaines zones. Les communications auraient été désorganisées et des opérations offensives auraient été stoppées dans plusieurs secteurs.
Cette action illustre une forme de guerre asymétrique : au lieu de répondre uniquement par l’artillerie ou les missiles, l’Ukraine a utilisé un levier technologique pour affaiblir la coordination russe.
Pourquoi Starlink est vital pour l’Ukraine
Depuis 2022, Starlink est devenu un outil essentiel pour l’armée ukrainienne et pour certaines infrastructures civiles. Les terminaux permettent de maintenir des communications lorsque les réseaux mobiles, fibres optiques ou systèmes électriques sont endommagés.
Sur le front, les unités de reconnaissance utilisent Starlink pour transmettre des images de drones, coordonner les positions et partager rapidement les données du champ de bataille. Dans un environnement où la guerre de drones évolue en temps réel, la vitesse de transmission peut faire la différence entre une cible atteinte et une opportunité perdue.
Starlink est également utile pendant les coupures d’électricité ou les cyberattaques. Lorsque les infrastructures traditionnelles sont fragilisées, les terminaux satellitaires offrent une forme de résilience.
Cette dépendance explique pourquoi la Russie et la Chine s’intéressent autant au système. Une armée qui perd ses communications perd une partie de sa capacité à manœuvrer, détecter, cibler et coordonner ses opérations.
La Russie et la Chine discutent d’une campagne contre Starlink
Selon l’enquête de The Insider, menée avec Der Spiegel et Le Monde, la Russie et la Chine auraient discuté d’une campagne commune contre Starlink lors de réunions secrètes. Cette campagne ne se limiterait pas à des critiques politiques ou à des contestations réglementaires. Elle inclurait aussi des réflexions sur les armes spatiales, la destruction de satellites et les systèmes intégrés de défense aérienne.
Des ingénieurs provenant d’importantes institutions chinoises de l’espace et de la défense auraient discuté avec des partenaires russes à Guangzhou. Le sujet central était la difficulté d’attaquer l’infrastructure de Starlink, car le réseau ne dépend pas d’un seul hub central.
Cette architecture distribuée complique les attaques. Détruire une station au sol ou neutraliser un nœud unique ne suffit pas à faire tomber le réseau. C’est précisément ce qui inquiéterait les planificateurs chinois et russes.
Leur analyse montre que Starlink est perçu non seulement comme un outil commercial, mais comme une infrastructure militaire potentiellement décisive.
L’orbite basse devient un espace de confrontation
Starlink repose sur une constellation de satellites en orbite basse. Cette structure donne au système une couverture large, une latence réduite et une résilience supérieure à celle de systèmes plus centralisés. Mais elle en fait aussi une cible stratégique.
Selon les documents cités, des chercheurs chinois auraient décrit Starlink comme une forme de “blocus spatial”, en raison de son occupation importante de certaines zones d’orbite basse et de bandes du spectre électromagnétique. Cette formulation sert à présenter la lutte contre Starlink comme une forme de défense plutôt qu’une agression.
La première phase envisagée serait donc juridique et diplomatique. La Russie et la Chine chercheraient à créer une pression internationale en mettant en avant les risques de collision satellite et la nécessité de restrictions réglementaires contre SpaceX.
Cette stratégie montre que la confrontation spatiale ne commence pas nécessairement par des missiles antisatellites. Elle peut commencer par les normes, les fréquences, les autorisations et la diplomatie.
Fréquences, brouillage et cyberattaques
Après la pression juridique et diplomatique, les étapes suivantes envisagées incluraient l’occupation de bandes de fréquences et de créneaux orbitaux nécessaires à l’expansion de Starlink. Cela viserait à limiter la croissance du réseau et à compliquer son fonctionnement futur.
Les discussions auraient aussi porté sur une architecture commune de brouillage électromagnétique. Le but serait de réduire l’efficacité du système sans forcément détruire immédiatement les satellites.
La troisième phase évoquée serait plus agressive : cyberattaques et destruction physique de satellites par des moyens à faible coût. Cette progression montre une logique d’escalade graduelle, allant de la réglementation à la guerre électronique, puis à l’action offensive directe.
Ce type de plan souligne à quel point les satellites de communication sont devenus des cibles militaires. Dans les guerres futures, attaquer les flux de données pourrait être aussi important qu’attaquer les dépôts de munitions.
Starlink change la guerre de drones
La guerre en Ukraine a démontré l’importance des drones à toutes les échelles : reconnaissance, correction d’artillerie, attaques kamikazes, frappes navales, surveillance logistique et ciblage. Mais les drones ne sont efficaces que si les unités disposent de communications fiables.
Starlink a permis à l’Ukraine de connecter ses unités et de transmettre des données depuis des zones où les réseaux classiques sont détruits, saturés ou brouillés. Cette capacité donne aux drones ukrainiens une efficacité supérieure dans certaines situations.
La Russie a également cherché à s’adapter, mais la désactivation de terminaux utilisés par ses forces en Ukraine aurait fortement réduit sa capacité de coordination. Cela montre que la domination technologique ne dépend pas seulement du nombre de drones, mais aussi de l’accès au réseau qui les soutient.
La guerre de drones est donc aussi une guerre de connectivité.
L’espace devient un théâtre militaire séparé
Selon Yevhen Pronin, expert ukrainien des drones et du droit international, le principal enseignement de l’enquête n’est pas seulement que la Russie et la Chine cherchent à contrer Starlink. C’est surtout qu’elles considèrent les constellations satellitaires de nouvelle génération comme un facteur clé de la guerre moderne.
Pronin souligne que les documents ne prouvent pas encore que Moscou ou Pékin disposent de la capacité de neutraliser complètement Starlink. Ils montrent plutôt à quel point l’avantage militaire fourni par ce réseau est devenu significatif depuis le début de l’invasion à grande échelle.
Dans cette lecture, l’espace devient définitivement un théâtre de confrontation séparé. Les cibles ne sont plus uniquement les avions, les navires, les bases terrestres ou les dépôts. Les réseaux satellites, les communications, la navigation, le contrôle des drones et le transfert de renseignement deviennent des objectifs militaires majeurs.
La guerre future dépendra donc de plus en plus de la capacité à protéger ou perturber l’infrastructure spatiale.
La Russie veut développer sa propre alternative
La Russie cherche aussi à développer sa propre version d’un système de type Starlink. Cette ambition est logique d’un point de vue militaire. Le Kremlin a vu à quel point l’internet satellitaire peut être décisif, mais aussi à quel point il est dangereux de dépendre d’une technologie contrôlée par un autre État ou par une entreprise privée étrangère.
Cependant, selon Pronin, la Russie reste très en retard par rapport à Starlink. Ce retard concerne le nombre de satellites, l’ampleur de l’infrastructure, la vitesse de déploiement et l’expérience opérationnelle.
Créer un équivalent complet de Starlink à court terme sera donc extrêmement difficile pour Moscou. Un scénario plus réaliste serait une coopération plus profonde avec la Chine, qui dispose de capacités industrielles et spatiales beaucoup plus importantes.
Cela renforce l’idée que la guerre technologique ne se jouera pas seulement entre l’Ukraine et la Russie, mais aussi entre blocs capables de produire, lancer et contrôler des constellations satellitaires.
La défense russe contre les drones révèle une crise
Le rapport évoque aussi la réponse russe aux attaques ukrainiennes de drones contre les raffineries, dépôts pétroliers et infrastructures stratégiques. Le conglomérat russe Rostec a annoncé un nouveau système de protection appelé Spiderweb.
Selon la description, ce système serait capable de résister à l’impact direct d’un drone pesant jusqu’à 200 kg et volant à 250 km/h. Il serait destiné à protéger des dépôts pétroliers, terminaux de carburant et sous-stations électriques.
Mais l’Institute for the Study of War décrit ce système comme une simple structure métallique, ressemblant davantage à une grande cage renforcée qu’à une défense antiaérienne sophistiquée.
Cette réponse indique un problème plus large dans la défense aérienne russe. Si Moscou doit protéger ses infrastructures stratégiques avec des cages métalliques, cela suggère que ses systèmes de détection, d’interception et de missiles ne suffisent plus à couvrir toutes les menaces.
Les frappes ukrainiennes affaiblissent l’industrie pétrolière russe
Les attaques ukrainiennes contre les installations énergétiques russes ont eu un impact notable. Le rapport rappelle que les volumes de raffinage de pétrole en Russie ont chuté à leur plus bas niveau depuis 20 ans, autour de 3,8 millions de barils par jour, sous l’effet des frappes ukrainiennes.
Cette donnée montre la portée stratégique de la campagne ukrainienne. En attaquant les raffineries, dépôts et terminaux, Kyiv ne vise pas seulement des cibles militaires immédiates. L’objectif est aussi d’affaiblir les revenus, la logistique militaire et la capacité industrielle russe.
Les infrastructures énergétiques sont difficiles à défendre, car elles sont nombreuses, fixes et souvent vulnérables aux drones à bas coût. La Russie peut installer des protections physiques, mais cela ne remplace pas une défense aérienne moderne et coordonnée.
La pression sur le raffinage russe montre donc comment les drones modifient le rapport coût-efficacité de la guerre.
L’opération Spiderweb reste un symbole ukrainien
Le nom du système russe, Spiderweb, est notable parce qu’il reprend celui d’une opération ukrainienne qui avait humilié le Kremlin en 2025. Lors de cette opération, le service de sécurité ukrainien avait réussi à détruire plusieurs bombardiers stratégiques russes sur différents aérodromes, grâce à des drones opérant directement sur le territoire russe.
Cette référence donne au nom russe une dimension presque ironique. Moscou utilise désormais le même terme pour désigner des protections contre les drones ukrainiens.
L’opération ukrainienne avait montré que les bases profondes en Russie n’étaient pas hors d’atteinte. Elle avait aussi révélé des failles dans la sécurité intérieure russe, notamment autour de la protection des avions stratégiques.
Le fait que la Russie doive maintenant protéger ses infrastructures par des systèmes physiques rappelle la pression constante exercée par les capacités ukrainiennes de frappe longue distance.
Deux cents systèmes radar et antiaériens touchés
Le rapport mentionne aussi le travail du blogueur français Clément Molin, qui a recensé 200 attaques ukrainiennes contre des systèmes russes de défense aérienne et de radar depuis le début de l’année.
Ce chiffre est important. Les radars et systèmes de défense aérienne sont essentiels pour protéger les bases, dépôts, raffineries, lignes logistiques et positions militaires. En les ciblant, l’Ukraine cherche à ouvrir des fenêtres pour ses drones, missiles et autres moyens de frappe.
La destruction ou la dégradation de radars peut rendre la défense russe plus aveugle. Cela oblige Moscou à déplacer des systèmes, économiser ses missiles, réduire certaines couvertures ou accepter davantage de vulnérabilité.
Cette campagne s’inscrit dans une stratégie de démantèlement progressif. Kyiv ne cherche pas seulement à frapper les cibles finales. Elle frappe aussi les systèmes qui protègent ces cibles.
La mer d’Azov et la mer Noire deviennent un “Hormuz russe”
Les unités ukrainiennes sans pilote auraient attaqué environ 136 navires appartenant à la flotte fantôme russe au cours des dernières semaines. Le rapport décrit la mer d’Azov et la mer Noire comme une sorte de “Hormuz russe”, c’est-à-dire une zone maritime vitale et de plus en plus dangereuse pour les flux russes.
Les drones navals ukrainiens ont notamment visé les pétroliers russes Louise 1 et Banda, selon des images publiées par le service de sécurité ukrainien.
Cette campagne maritime vise à perturber les flux pétroliers, logistiques et commerciaux russes. Elle augmente les risques pour les navires, les assureurs et les opérateurs qui soutiennent les exportations russes.
Mais l’Ukraine subit elle aussi des pressions. Selon Reuters, les attaques russes lui auraient coûté environ un tiers de sa capacité d’exportation de céréales depuis les ports de la mer Noire.
Cela montre que la guerre maritime est désormais bilatérale : chaque camp tente d’affaiblir les routes d’exportation de l’autre.
Les pertes matérielles restent massives
Le rapport cite les données du projet Oryx, qui ne comptabilise que les pertes documentées visuellement par photos ou vidéos. Selon ces données, la Russie a perdu de manière vérifiable 23 837 pièces d’équipement lourd depuis le début de la guerre, dont 18 815 détruites, 993 endommagées, 1 199 abandonnées et 2 830 capturées.
Parmi ces pertes figurent 4 427 chars, dont 3 329 détruits au combat. L’Ukraine a pour sa part perdu 11 690 pièces d’équipement, dont 9 123 détruites, 689 endommagées, 687 abandonnées et 1 191 capturées. Cela inclut 1 443 chars, dont 1 104 détruits au combat.
Ces chiffres ne représentent pas nécessairement toutes les pertes réelles, car ils ne couvrent que les pertes confirmées par preuves visuelles. Mais ils montrent l’ampleur matérielle du conflit.
Ils rappellent aussi pourquoi la guerre technologique devient si importante. Dans un conflit d’attrition aussi coûteux, chaque avantage en matière de drones, communications, renseignement ou frappe longue distance peut peser lourd.
Ce que cette évolution signifie pour l’Europe
Pour l’Europe, la bataille autour de Starlink et des infrastructures spatiales pose plusieurs questions stratégiques. L’Ukraine dépend largement d’une infrastructure privée américaine pour une partie de ses communications militaires. Cette dépendance a été utile, mais elle expose aussi Kyiv et ses alliés à des risques politiques, commerciaux et technologiques.
Si la Russie et la Chine cherchent à limiter ou neutraliser Starlink, l’Europe doit réfléchir à sa propre résilience spatiale. Les communications militaires, la navigation, les drones et le renseignement ne peuvent plus être considérés comme des domaines secondaires.
La guerre en Ukraine montre que les satellites commerciaux peuvent devenir des actifs militaires critiques. Elle montre aussi que les adversaires chercheront à les contester par tous les moyens : droit international, lobbying réglementaire, brouillage, cyberattaque et destruction physique.
L’Europe devra donc renforcer ses propres capacités orbitales, ses systèmes de redondance et sa protection contre les menaces antisatellites.
Conclusion
La guerre en Ukraine se déplace de plus en plus vers l’espace et les réseaux de données. Starlink a donné à l’Ukraine un avantage majeur en matière de communications, de drones et de renseignement. La Russie et la Chine semblent désormais chercher des moyens coordonnés pour limiter, brouiller, réglementer ou détruire ce type de constellation satellitaire.
Dans le même temps, l’Ukraine continue de frapper les radars, les systèmes antiaériens, les raffineries, les navires et les infrastructures russes. La réponse de Moscou, notamment avec des protections métalliques comme Spiderweb, révèle les limites de sa défense contre les drones.
Dernier point à retenir
Le champ de bataille ukrainien montre à quoi ressembleront les guerres futures. Les chars et missiles resteront importants, mais la supériorité dépendra aussi du contrôle des satellites, des communications, des drones, des données et des fréquences. Starlink est devenu un exemple central de cet avantage technologique. C’est précisément pour cela que la Russie et la Chine cherchent à l’affaiblir.