Cathie Wood, fondatrice d’Ark Investment Management, et Shiv Verma, directeur financier de Robinhood, estiment que le système traditionnel des introductions en Bourse ne fonctionne plus pour les investisseurs particuliers. Leur argument est simple : les entreprises technologiques les plus prometteuses restent privées beaucoup plus longtemps qu’avant, ce qui permet aux investisseurs institutionnels de capter l’essentiel de la croissance avant que le grand public puisse acheter l’action.
Le cas SpaceX illustre parfaitement ce problème. L’entreprise d’Elon Musk serait valorisée entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars avant même son éventuelle entrée en Bourse. Pour Wood et Verma, cela montre que les plus grands gains de création de valeur peuvent désormais se produire hors des marchés publics, là où la plupart des investisseurs particuliers n’ont pas accès.
Cette évolution change profondément la logique de l’investissement en croissance. À l’époque d’Amazon, Google ou Facebook, les sociétés entraient en Bourse à des valorisations de quelques centaines de millions ou de quelques milliards de dollars. Les particuliers pouvaient encore participer à une partie importante de leur expansion. Aujourd’hui, les entreprises attendent parfois d’avoir déjà atteint une taille gigantesque avant d’envisager une cotation publique.
Le marché privé capte la croissance avant l’IPO
Le cœur du débat porte sur le transfert de valeur entre marchés publics et marchés privés. Autrefois, les marchés publics étaient le lieu où les grandes entreprises de croissance construisaient une part importante de leur valeur. Les investisseurs particuliers pouvaient acheter les actions après l’IPO et profiter de plusieurs années, voire décennies, d’expansion.
Cette dynamique a changé. Les entreprises restent privées plus longtemps, lèvent davantage de capitaux auprès de fonds de capital-risque, de fonds souverains, de family offices et d’investisseurs institutionnels. Lorsqu’elles arrivent enfin en Bourse, une grande partie de la hausse de valorisation a déjà eu lieu.
Pour les investisseurs institutionnels, c’est une opportunité. Ils peuvent accéder tôt aux entreprises à fort potentiel, accepter l’illiquidité et attendre plusieurs années. Pour les particuliers, c’est une barrière. Ils ne peuvent généralement pas investir directement dans les sociétés privées les plus recherchées, sauf s’ils répondent aux critères d’investisseur accrédité ou passent par des véhicules indirects.
Le résultat est une forme de décalage : les particuliers accèdent souvent aux entreprises de croissance au moment où celles-ci sont déjà très valorisées, alors que les investisseurs privés initiaux ont déjà capté la phase la plus explosive.
SpaceX devient l’exemple central
SpaceX est devenu le symbole le plus visible de cette transformation. La société est l’une des entreprises privées les plus importantes au monde, avec une valorisation estimée entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars. Elle combine plusieurs thèmes très recherchés : fusées réutilisables, satellites Starlink, connectivité globale, contrats gouvernementaux, défense, intelligence artificielle, infrastructure orbitale et potentiel d’IPO historique.
Pour Cathie Wood, SpaceX montre que le système actuel exclut les particuliers d’une grande partie de la création de richesse. Si l’entreprise entre en Bourse à une valorisation proche de 2 000 milliards de dollars, les investisseurs publics arriveront très tard dans l’histoire.
Cela ne signifie pas qu’il n’y aura plus de potentiel après l’IPO. Une entreprise peut continuer à croître après son introduction. Mais le profil de rendement change. Acheter une société à quelques milliards de dollars de valorisation n’est pas la même chose que l’acheter à près de 2 000 milliards de dollars.
SpaceX pose donc une question plus large : les marchés publics sont-ils encore le lieu principal de démocratisation de l’investissement en croissance, ou deviennent-ils simplement la sortie finale pour les investisseurs privés ?
Le nombre d’entreprises cotées a fortement diminué
Cathie Wood souligne également que le nombre de sociétés cotées aux États-Unis a fortement baissé au cours des dernières décennies. Cette tendance reflète plusieurs facteurs : coûts réglementaires, exigences de reporting, pression trimestrielle des marchés publics, risques juridiques, complexité de la gouvernance et abondance du capital privé.
Pour les fondateurs, rester privé peut être attractif. Ils évitent la pression des résultats trimestriels, gardent davantage de contrôle, réduisent l’exposition médiatique et peuvent lever de grosses sommes auprès d’investisseurs spécialisés.
Mais pour les investisseurs particuliers, cette évolution réduit le choix disponible sur les marchés publics. Moins d’entreprises cotées signifie moins d’occasions directes de participer aux premières phases de croissance.
Cela peut aussi concentrer les flux sur un nombre plus limité de grandes capitalisations déjà bien établies. Les particuliers investissent alors davantage dans des géants publics, des ETF ou des fonds thématiques, plutôt que dans de jeunes entreprises en forte expansion.
La règle de l’investisseur accrédité est contestée
Wood et Verma critiquent surtout la règle de l’investisseur accrédité. Aux États-Unis, l’accès à de nombreuses opportunités de marché privé est généralement réservé aux personnes disposant d’au moins 1 million de dollars de patrimoine net ou d’un revenu annuel élevé.
L’idée historique derrière cette règle est de protéger les investisseurs moins fortunés contre des produits risqués, illiquides et peu transparents. Les investissements privés peuvent effectivement comporter des risques importants : absence de liquidité, valorisations difficiles à vérifier, informations limitées, frais élevés et possibilité de perte totale.
Mais Robinhood estime que le critère fondé sur la richesse est dépassé. Shiv Verma défend une alternative basée sur la connaissance. Selon lui, un investisseur devrait pouvoir prouver qu’il comprend les risques, même s’il ne remplit pas les seuils de fortune ou de revenu.
Cette proposition reflète une critique plus large : richesse ne signifie pas nécessairement compétence financière, et absence de richesse ne signifie pas ignorance. Un test de connaissance pourrait, selon Robinhood, ouvrir l’accès à des investisseurs particuliers mieux informés tout en maintenant une forme de protection.
Le débat entre protection et démocratisation
Le sujet est délicat. D’un côté, ouvrir davantage les marchés privés pourrait permettre aux particuliers de participer plus tôt à la croissance de grandes entreprises innovantes. Cela pourrait réduire l’écart entre investisseurs institutionnels et particuliers.
De l’autre, les marchés privés ne sont pas les marchés publics. Ils offrent moins de transparence, moins de liquidité et moins de protections. Les valorisations peuvent être difficiles à évaluer. Les sorties peuvent prendre des années. Les frais peuvent être élevés. Les risques de dilution ou de mauvaise gouvernance peuvent être importants.
Les régulateurs doivent donc arbitrer entre deux objectifs : protéger les investisseurs et ne pas réserver les meilleures opportunités uniquement aux plus riches.
Pour Cathie Wood et Robinhood, le système actuel penche trop vers l’exclusion. Il protège les particuliers en les empêchant d’accéder aux risques, mais il les empêche aussi d’accéder aux rendements potentiels.
Les SPV ajoutent une couche de complexité
Cathie Wood a également pointé le problème des véhicules d’investissement spécialisés, ou SPV. Ces structures permettent parfois à certains investisseurs d’obtenir une exposition indirecte à des entreprises privées très recherchées.
Mais le fonctionnement peut être complexe. Des allocations privées peuvent être regroupées, revendues ou intégrées dans plusieurs couches de véhicules. À chaque couche, des frais peuvent s’ajouter. Selon Wood, certains investisseurs ne réalisent pas toujours l’ampleur de ces frais empilés.
Cette critique est importante parce que les SPV sont souvent présentés comme une solution d’accès au privé. En réalité, ils peuvent parfois créer une exposition coûteuse, opaque et difficile à comprendre.
Pour un investisseur particulier, accéder indirectement à une société comme SpaceX peut sembler attractif. Mais il faut analyser les frais, la liquidité, la valorisation implicite, les droits économiques réels et les risques de structure.
L’accès ne suffit pas. Il faut aussi que l’accès soit transparent, raisonnablement tarifé et compréhensible.
Les nouveaux véhicules cherchent à combler le vide
Ark et Robinhood proposent déjà des solutions pour répondre à ce problème. Ark dispose d’un interval fund de 750 millions de dollars, ARKVX, qui se négocie à la valeur nette d’inventaire et permet des rachats trimestriels. Ce type de fonds peut donner une exposition à des actifs privés tout en offrant une liquidité limitée mais organisée.
Robinhood, de son côté, a lancé RV1, un fonds fermé coté à la Bourse de New York, avec liquidité quotidienne et sans exigence d’accréditation. Le but est de permettre aux particuliers d’accéder plus facilement à certaines opportunités privées ou pré-IPO via une structure négociable.
Ces véhicules ne sont pas identiques à un investissement direct dans une entreprise privée. Ils peuvent comporter des frais, une décote ou prime par rapport à la valeur nette d’actif, et des contraintes de portefeuille. Mais ils montrent que le marché cherche des solutions intermédiaires.
Si le système d’IPO traditionnel ne donne plus accès assez tôt aux grandes entreprises de croissance, de nouveaux produits tenteront de combler cette lacune.
Les fonds indirects exposés à SpaceX attirent l’attention
Plusieurs véhicules permettant une exposition indirecte à SpaceX sont déjà suivis par les investisseurs particuliers. Parmi eux figurent Destiny Tech100, Tema Space Innovators ETF et ERShares Private-Public Crossover ETF.
Ces produits peuvent donner accès à des entreprises privées ou à des thèmes liés à l’espace, à l’innovation et aux sociétés pré-IPO. Mais ils doivent être analysés avec prudence. Une exposition indirecte n’équivaut pas toujours à une participation simple et pure dans SpaceX.
Les investisseurs doivent vérifier la part exacte du portefeuille exposée à SpaceX, les frais, la liquidité, la valorisation utilisée, la fréquence des mises à jour et le risque de décote ou de prime sur le marché secondaire.
L’intérêt autour de SpaceX peut faire grimper la demande pour ces fonds, mais cela peut aussi créer un risque d’enthousiasme excessif. Lorsqu’un actif privé devient très populaire, les véhicules indirects peuvent se négocier à des niveaux élevés par rapport à leur valeur fondamentale.
Robinhood veut aussi changer les règles de trading
Le débat sur l’accès aux marchés privés s’inscrit dans un mouvement plus large de démocratisation de l’investissement. Robinhood s’est historiquement positionné comme une plateforme donnant aux particuliers un accès plus simple aux marchés financiers.
Le texte mentionne aussi l’évolution des règles FINRA liées au “pattern day trader”. La suppression formelle de l’exigence minimale de 25 000 dollars et de la désignation de pattern day trader, avec entrée en vigueur prévue le 4 juin 2026, pourrait modifier l’accès des particuliers au trading actif.
Cette évolution est distincte de l’accès aux marchés privés, mais elle reflète le même thème : réduire certaines barrières structurelles imposées aux investisseurs particuliers.
Cependant, plus d’accès signifie aussi plus de responsabilité. Les marchés privés, le trading actif et les produits thématiques peuvent comporter des risques importants. La démocratisation doit donc s’accompagner d’éducation financière, de transparence et d’outils de gestion du risque.
Le mythe du “dumb money” est contesté
Wood et Verma contestent aussi l’idée selon laquelle les investisseurs particuliers seraient nécessairement moins rationnels que les institutionnels. Ils citent des données montrant que les particuliers conserveraient certaines IPO plus longtemps que les investisseurs institutionnels.
Cette critique vise le stéréotype du “dumb money”, souvent utilisé pour décrire les particuliers comme émotionnels, tardifs ou peu informés. Pour Robinhood et Ark, ce jugement est trop simpliste.
Les particuliers peuvent effectivement commettre des erreurs, suivre des tendances trop tard ou sous-estimer les risques. Mais les institutionnels ne sont pas infaillibles non plus. Ils peuvent vendre trop tôt, suivre des modes, utiliser trop d’effet de levier ou se tromper sur des valorisations.
La vraie question n’est donc pas de savoir si les particuliers sont “intelligents” ou “naïfs”. Elle est de savoir s’ils disposent d’un accès équitable, d’informations suffisantes et d’une capacité réelle à comprendre les risques.
Ce que cela signifie pour les futures grandes IPO
SpaceX n’est peut-être que le début. D’autres grandes entreprises privées comme Anthropic et OpenAI sont également au centre des attentes, avec des valorisations potentiellement très élevées. Si ces sociétés restent privées jusqu’à atteindre des valorisations proches du trillion de dollars, le débat sur l’accès des particuliers deviendra encore plus intense.
L’intelligence artificielle, l’espace, la robotique, la défense, les infrastructures numériques et les technologies de rupture attirent énormément de capitaux privés. Les investisseurs institutionnels ont déjà accès à une grande partie de ces opportunités.
Si les particuliers ne peuvent y accéder qu’au moment de l’IPO, ils risquent d’entrer après une grande partie de la création de valeur initiale.
C’est pourquoi Wood avertit que “le prochain Amazon” pourrait être construit et détenu sans les investisseurs particuliers. Cette phrase résume le risque central : les marchés publics pourraient perdre leur rôle historique comme voie de participation populaire à l’innovation.
Cathie Wood et Robinhood estiment que le système traditionnel d’IPO ne remplit plus son rôle pour les investisseurs particuliers. Les entreprises technologiques restent privées plus longtemps, les valorisations explosent avant l’entrée en Bourse, et les investisseurs institutionnels captent une grande partie de la croissance initiale.
SpaceX est devenu l’exemple le plus visible de cette transformation. Avec une valorisation estimée entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars avant son éventuelle IPO, la société montre à quel point les plus grands gains peuvent désormais se produire en dehors des marchés publics.
La critique de la règle de l’investisseur accrédité est au cœur du débat. Faut-il continuer à limiter l’accès au privé selon la richesse, ou faut-il créer un système fondé sur la connaissance et la compréhension des risques ? Pour Wood et Verma, l’ancien modèle est trop restrictif et favorise les institutionnels.
Des solutions émergent déjà, comme les interval funds, les fonds fermés cotés et les ETF exposés aux entreprises privées ou pré-IPO. Mais ces véhicules doivent être analysés avec prudence, car l’accès indirect peut impliquer frais, décotes, primes et complexité.
Le débat va probablement s’intensifier si SpaceX, Anthropic ou OpenAI arrivent en Bourse à des valorisations gigantesques. Pour les investisseurs particuliers, la question devient urgente : comment participer à la croissance des entreprises les plus innovantes avant que toute la valeur ne soit déjà captée par les marchés privés ?