La guerre en Iran ne se limite plus à ses conséquences géopolitiques ou militaires. Elle produit désormais des effets économiques très concrets sur l’Europe, et toutes les économies du continent ne sont pas touchées de la même manière. Jusqu’à présent, les pays européens les plus dépendants au gaz naturel pour produire leur électricité apparaissent comme les plus exposés à ce nouveau choc énergétique. L’Italie, la Hongrie et la Roumanie figurent parmi les exemples les plus marquants, avec une hausse beaucoup plus rapide des prix de l’électricité que dans d’autres parties de l’Europe depuis le début de l’année 2026.
Cette divergence n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète des choix énergétiques, des niveaux de dépendance différents, ainsi que la structure même des systèmes électriques nationaux. Là où certains pays ont réduit leur exposition au gaz en développant les renouvelables ou en s’appuyant davantage sur le nucléaire, d’autres restent fortement liés à un combustible dont le prix est redevenu extrêmement volatil à la suite du conflit au Moyen-Orient. Résultat : la guerre en Iran agit comme un révélateur brutal des fragilités énergétiques de l’Europe.
Une hausse des prix de l’électricité plus marquée en Europe du Sud et de l’Est
Les données récentes montrent que les prix moyens de gros de l’électricité ont progressé plus rapidement en Italie, en Hongrie et en Roumanie que dans d’autres régions du continent au cours de l’année 2026. Dans ces pays, les prix ont augmenté d’au moins 12 % par rapport à la moyenne de l’année précédente. Cette évolution contraste nettement avec celle observée en Espagne et au Portugal, où les prix ont au contraire reculé sur la même période.
Cette différence de trajectoire est particulièrement importante, car elle montre que le choc énergétique européen n’est pas uniforme. L’Europe continue souvent d’être analysée comme un bloc face à la question énergétique, mais la réalité du terrain est bien plus fragmentée. Les conséquences économiques de la guerre en Iran se propagent à travers le marché du gaz, puis se transmettent aux systèmes électriques nationaux selon l’intensité de leur dépendance au gaz.
En d’autres termes, la guerre ne frappe pas tous les pays européens avec la même force. Elle frappe d’abord et surtout là où le gaz occupe encore une place centrale dans la production électrique.
Le gaz naturel reste au cœur du problème
Le principal moteur de cette hausse des prix est clair : le gaz naturel. Depuis le début de la guerre en Iran, le prix de référence européen du gaz a fortement augmenté, gagnant environ 65 % en un mois. Une telle flambée exerce une pression immédiate sur les marchés de l’électricité, en particulier dans les pays où les centrales à gaz jouent un rôle majeur dans la production.
Le conflit au Moyen-Orient a perturbé des routes maritimes essentielles au transport du pétrole et du gaz, tandis que certaines installations clés ont été touchées. La fermeture des principales installations d’exportation de GNL du Qatar et les frappes sur le plus grand champ gazier iranien ont aggravé les craintes de pénurie et entretenu un climat de nervosité durable sur les marchés.
Pour l’Europe, qui dépend fortement des importations pour couvrir ses besoins en gaz, cette situation est particulièrement délicate. Le gaz reste une ressource essentielle pour de nombreux pays, soit pour produire de l’électricité, soit pour alimenter l’industrie et le chauffage. Quand les prix du gaz flambent, les effets se diffusent très vite dans toute l’économie.
L’Italie, cas le plus emblématique de dépendance au gaz
Parmi les économies européennes, l’Italie se distingue comme la plus dépendante du gaz. Selon les données citées, environ 38 % de l’approvisionnement énergétique total du pays provient du gaz naturel. Ce niveau de dépendance fait de l’Italie l’un des pays les plus vulnérables à tout choc sur les marchés gaziers internationaux.
Cette fragilité se reflète clairement dans la production d’électricité. L’Italie continue de recourir massivement aux centrales à gaz pour répondre à sa demande. Au cours des deux premiers mois de 2026, la production électrique à partir du gaz a atteint en moyenne 57,4 térawattheures par mois, contre 54,5 térawattheures mensuels au premier trimestre 2025. Cette hausse montre que, loin de réduire son exposition, le pays l’a au contraire légèrement renforcée au moment même où le gaz devenait plus cher.
Le problème est double. D’une part, cette dépendance rend l’Italie particulièrement sensible aux fluctuations des prix mondiaux. D’autre part, elle pèse directement sur les ménages et les entreprises, qui doivent absorber des coûts énergétiques plus élevés. L’électricité plus chère finit par se répercuter sur l’ensemble du tissu économique, de l’industrie aux services, en passant par la consommation quotidienne.
La Hongrie et la Roumanie sous forte pression
La Hongrie et la Roumanie figurent elles aussi parmi les systèmes énergétiques les plus exposés. Le gaz représente environ 32 % de l’énergie totale en Hongrie et 30 % en Roumanie, ce qui place ces deux pays parmi les plus dépendants du gaz en Europe continentale.
Là encore, la tendance récente aggrave la vulnérabilité. En Hongrie, la production d’électricité à partir du gaz a bondi à 35,6 térawattheures mensuels en moyenne depuis le début de 2026, contre environ 26 térawattheures par mois au premier trimestre 2025. Cela représente une augmentation spectaculaire de 36 %.
Cette hausse n’est pas anodine. Elle signifie que la Hongrie entre dans cette nouvelle phase de tension énergétique avec une exposition encore plus forte qu’auparavant. Chaque hausse supplémentaire du prix du gaz se traduit donc par un impact plus rapide et plus douloureux sur les prix de l’électricité.
La Roumanie suit une logique similaire. Même si son profil énergétique est légèrement plus diversifié, sa part de gaz reste suffisamment élevée pour que les tensions sur le marché gazier européen se transmettent rapidement à ses prix de l’électricité.
Des records de production au gaz dans plusieurs pays
Les données montrent que les niveaux moyens de production électrique à partir du gaz observés en 2026 en Italie, Hongrie, Roumanie, mais aussi en Pologne et en Allemagne, sont à des niveaux records ou proches de records pour cette période depuis 2019.
C’est un élément essentiel. Alors que l’Europe cherche depuis plusieurs années à réduire sa dépendance aux combustibles fossiles, plusieurs grands pays ont en réalité continué à s’appuyer fortement sur le gaz pour équilibrer leur système électrique. Cette réalité énergétique s’explique en partie par les limites de la transition : développement inégal des renouvelables, insuffisance de capacités de stockage, difficultés à sortir rapidement du charbon ou du nucléaire selon les cas nationaux.
Mais quelle qu’en soit la raison, le résultat est le même. Lorsque les prix du gaz montent brutalement, ces pays deviennent les premières victimes du choc. Ils sont à la fois exposés au marché international et contraints de continuer à consommer du gaz en grandes quantités pour maintenir leur production électrique.
L’Espagne, le Portugal et la France mieux protégés
Le contraste avec l’Espagne, le Portugal et la France est particulièrement frappant. Dans ces trois pays, la dépendance au gaz pour la production électrique a reculé de manière nette au cours des dernières années.
Comparé au début de 2022, la production à partir du gaz en 2026 est en baisse de 50 % au Portugal, de 47 % en France et de 44 % en Espagne. Cette évolution n’est pas seulement un détail technique. Elle explique en grande partie pourquoi ces pays ont mieux résisté au choc actuel.
L’Espagne et le Portugal ont fortement développé les énergies renouvelables. En 2025, l’Espagne a assuré environ 55 % de son approvisionnement électrique grâce aux renouvelables, tandis que le Portugal a atteint environ 80 %. La France, de son côté, bénéficie d’un atout structurel majeur : son parc nucléaire, le plus important d’Europe, qui couvre environ 70 % de ses besoins électriques, auquel s’ajoute environ 20 % d’énergies renouvelables.
Cette structure énergétique beaucoup plus décarbonée et moins dépendante du gaz a servi de bouclier contre la flambée récente des prix. En Espagne et au Portugal, les coûts de l’électricité ont même chuté en moyenne de 46 % cette année par rapport à la même période de 2025. En France, les prix sont environ 29 % plus bas.
Une fracture énergétique de plus en plus visible en Europe
Ce qui se dessine à travers ces écarts, c’est une fracture énergétique européenne. D’un côté, des pays dont le système électrique repose encore fortement sur le gaz. De l’autre, des pays qui ont réussi à renforcer la part des renouvelables ou du nucléaire et qui subissent donc moins intensément les secousses des marchés mondiaux du gaz.
Cette fracture a des implications bien au-delà des marchés de l’électricité. Elle touche la compétitivité industrielle, le pouvoir d’achat des ménages, la capacité budgétaire des gouvernements et même la cohésion économique de l’Union européenne.
Quand les prix de l’électricité en France, en Espagne ou au Portugal sont moins de la moitié de ceux observés en Italie, l’impact sur la compétitivité des entreprises devient considérable. Les industriels italiens, hongrois ou roumains se retrouvent avec des coûts de production plus élevés, ce qui pèse sur leurs marges et leur capacité à rivaliser au sein du marché européen.
Une pression croissante sur les ménages et les entreprises
Pour les ménages, la conséquence la plus visible est la hausse du coût de la vie. Une électricité plus chère affecte directement les factures, mais aussi indirectement le prix des biens et services. Les entreprises, en particulier dans les secteurs énergivores, sont contraintes de répercuter une partie de ces hausses sur leurs prix de vente.
Pour les gouvernements, cela crée une pression politique et budgétaire supplémentaire. Ils doivent envisager des aides, des subventions ou des mécanismes temporaires de plafonnement, tout en essayant de préserver l’équilibre de leurs finances publiques.
En Italie et en Europe de l’Est, les autorités discutent déjà avec les instances européennes de solutions pour réduire les coûts énergétiques et pour accélérer la transition de certaines entreprises du gaz vers l’électricité. Mais ces ajustements structurels prennent du temps. À court terme, les systèmes les plus dépendants au gaz resteront exposés.
Un risque durable si le conflit persiste
Le facteur déterminant désormais est la durée du conflit. Si les approvisionnements du Moyen-Orient restent perturbés, les prix du gaz européen pourraient continuer à monter, ou au minimum rester à des niveaux élevés pendant une période prolongée.
Or, les marchés gaziers fonctionnent largement sur les anticipations. Même en l’absence de pénurie immédiate, le simple maintien d’un risque élevé suffit à soutenir les prix. Si les flux de gaz naturel liquéfié depuis le Moyen-Orient restent contraints, les acheteurs européens devront continuer à se disputer des volumes limités sur le marché mondial.
Cela prolongerait la pression sur les systèmes électriques les plus dépendants au gaz. Dans ce scénario, l’Italie, la Hongrie et d’autres pays comparables pourraient voir leurs prix de l’électricité continuer à grimper, avec des conséquences de plus en plus lourdes pour les entreprises, les ménages et les finances publiques.
Une leçon stratégique pour l’Europe
Au-delà de l’urgence immédiate, cette crise renforce une leçon stratégique majeure pour l’Europe : la sécurité énergétique ne se résume pas à diversifier ses fournisseurs. Elle dépend aussi du mix électrique domestique.
Les pays qui ont réduit leur recours au gaz pour produire de l’électricité s’en sortent aujourd’hui nettement mieux. Ceux qui ont conservé un système fortement gazier paient le prix fort. Cela ne signifie pas que la transition énergétique soit simple ni uniforme, mais cela montre clairement que le degré de résilience énergétique dépend de choix structurels faits plusieurs années auparavant.
La guerre en Iran ne crée donc pas seulement une tension conjoncturelle. Elle met en lumière des différences profondes dans la préparation énergétique des pays européens.
Conclusion
Les retombées de la guerre en Iran frappent l’Europe de façon inégale, et ce sont les pays les plus dépendants du gaz qui en subissent les conséquences les plus douloureuses. L’Italie, la Hongrie et la Roumanie se retrouvent en première ligne, confrontées à une forte hausse des prix de l’électricité à cause de leur exposition persistante au gaz naturel.
À l’inverse, l’Espagne, le Portugal et la France montrent qu’un mix énergétique plus diversifié, davantage fondé sur les renouvelables ou le nucléaire, permet de mieux absorber les chocs venus de l’extérieur.
Dans l’immédiat, les pays les plus exposés n’ont que peu de marges de manœuvre. Tant que les marchés gaziers resteront tendus et que les flux du Moyen-Orient seront perturbés, leurs systèmes électriques continueront d’être vulnérables. À plus long terme, cette crise pourrait devenir un accélérateur de la transformation énergétique européenne. Mais pour l’instant, elle agit surtout comme un rappel brutal : en Europe, la dépendance au gaz reste l’une des principales lignes de fracture face aux chocs géopolitiques.