Le patron de BlackRock, Larry Fink, voit dans la guerre en Iran non pas une crise qui se résoudra dans une zone grise confortable, mais un choc qui pourrait pousser l’économie mondiale vers l’un de deux scénarios radicalement opposés. D’un côté, il imagine une réintégration de l’Iran dans les échanges mondiaux, avec un retour de son pétrole sur le marché, une offre plus abondante et un baril pouvant redescendre jusqu’à 40 dollars. De l’autre, il entrevoit un conflit ou une tension durable dans laquelle l’Iran continuerait de menacer le détroit d’Ormuz et le commerce régional, maintenant durablement le pétrole au-dessus de 100 dollars, potentiellement autour de 150 dollars, avec en toile de fond une récession mondiale.
Cette lecture tranche avec une partie du ton observé ces derniers jours sur les marchés, où beaucoup d’investisseurs espèrent encore une normalisation relativement rapide. Le problème, selon Fink, est que la situation ne semble pas naturellement se diriger vers un compromis intermédiaire. Son raisonnement repose sur une idée simple : tant que la question iranienne ne sera pas réglée de façon nette, l’économie mondiale restera suspendue à un corridor énergétique stratégique, le détroit d’Ormuz, par lequel transitent des volumes considérables de brut et de produits pétroliers. Si ce corridor retrouve un fonctionnement normal et si l’Iran redevient un acteur accepté, les prix pourraient chuter fortement. Si ce n’est pas le cas, le coût économique pourrait être beaucoup plus long et plus lourd que ne le suggèrent les mouvements de marché à court terme.
L’intérêt de la prise de parole de Fink tient précisément à ce qu’elle ne parle pas seulement du pétrole. Elle parle aussi des conséquences en chaîne sur l’inflation, la croissance, les chaînes d’approvisionnement, les prix agricoles et le sentiment économique global. Dans son scénario le plus sombre, un pétrole durablement très élevé ne serait pas simplement une mauvaise nouvelle pour les automobilistes ou pour quelques secteurs énergivores. Il agirait comme un choc systémique sur l’économie mondiale, capable de ralentir l’activité, de nourrir les tensions inflationnistes et de fragiliser de nombreux marchés à la fois.
Une vision de marché fondée sur deux issues opposées
Le cœur du message de Fink tient dans cette idée que le monde n’évolue pas vers une sortie médiane. Selon lui, la guerre pourrait se terminer soit par une intégration plus large de l’Iran dans l’ordre économique international, soit par la persistance d’un régime qui resterait, selon ses termes, une menace pour le commerce, pour le détroit d’Ormuz et pour la coexistence dans la région du Golfe. Cette opposition binaire explique pourquoi il avance deux projections de prix aussi éloignées : environ 40 dollars le baril dans le scénario d’abondance, contre 150 dollars dans le scénario de rupture durable.
Ce raisonnement ne repose pas sur une simple intuition. Il s’inscrit dans le contexte d’un marché déjà profondément désorganisé. L’Agence internationale de l’énergie a décrit la crise actuelle comme la plus grande perturbation de l’histoire du marché pétrolier mondial, avec des flux de brut et de produits pétroliers via Ormuz passés d’environ 20 millions de barils par jour avant la guerre à presque rien, et des réductions de production déjà estimées à au moins 10 millions de barils par jour dans les pays du Golfe. En parallèle, des articles récents de Reuters ont rappelé que les échanges de pétrole et de GNL via le détroit avaient été presque stoppés, affectant environ un cinquième de l’offre mondiale transportée par cette route.
Cela aide à comprendre pourquoi Fink ne croit pas beaucoup à un simple retour vers un “entre-deux” stable. Quand une voie maritime aussi centrale est perturbée, quand les assureurs, armateurs et négociants recalculent le risque chaque jour, et quand une partie de l’infrastructure régionale a été touchée ou menacée, le marché de l’énergie ne fonctionne plus de manière fluide. Soit il retrouve une normalité crédible, soit il continue de porter une prime de risque structurelle. C’est précisément cette prime, si elle dure, qui peut maintenir le pétrole à des niveaux incompatibles avec une croissance mondiale confortable.
Le scénario optimiste : réintégration, offre abondante et pétrole à 40 dollars
Le scénario haussier pour l’économie, et baissier pour le pétrole, repose sur une hypothèse très forte : l’Iran finirait par être réaccepté par la communauté internationale en tant qu’acteur économique capable de participer de nouveau au commerce mondial. Dans cette configuration, une grande partie de l’offre aujourd’hui comprimée par la guerre, les menaces maritimes et les perturbations logistiques pourrait revenir sur le marché. Fink estime qu’un tel déblocage créerait un choc d’abondance.
Pourquoi un tel retour pourrait-il peser si lourdement sur les prix ? Parce que le marché ne réagirait pas seulement à la reprise des flux iraniens eux-mêmes. Il réagirait aussi à la disparition d’une énorme prime de peur. Aujourd’hui, le pétrole ne cote pas seulement le niveau physique de l’offre et de la demande. Il cote aussi la menace militaire, le coût du fret, l’incertitude sur les routes maritimes, l’attitude des armateurs, et la possibilité que les tensions se propagent à d’autres actifs énergétiques. Si tous ces éléments se normalisent à la fois, le marché pourrait basculer très vite d’un régime de rareté stressée à un régime de surabondance relative.
Dans ce cadre, un pétrole à 40 dollars représenterait bien plus qu’un simple soulagement pour les consommateurs. Ce serait un choc désinflationniste de grande ampleur. Les coûts de transport reculeraient. La facture énergétique des industries se détendrait. Les banques centrales retrouveraient davantage d’espace. Les entreprises verraient leurs marges remonter dans de nombreux secteurs. Et les pays importateurs d’énergie bénéficieraient d’un allégement rapide sur leur balance commerciale et leur inflation importée. Fink résume ce monde comme celui de “l’abondance et de la croissance”. Cette formule est brève, mais elle résume un mécanisme macroéconomique puissant : quand l’énergie cesse d’agir comme une taxe globale, la croissance redevient plus facile à soutenir.
Le scénario pessimiste : menace durable, pétrole à 150 dollars et récession mondiale
Le scénario le plus sombre est celui qui préoccupe le plus les économistes, les banques centrales et les marchés de taux. Il ne suppose pas nécessairement une escalade sans fin sur le plan militaire, mais plutôt la persistance d’un environnement dans lequel l’Iran resterait une menace crédible pour le détroit d’Ormuz, pour le commerce régional et pour les infrastructures énergétiques du Golfe. Dans cette hypothèse, les flux pourraient rester durablement perturbés, la confiance maritime demeurer brisée et le marché de l’énergie intégrer une prime de risque de long terme. C’est dans ce cadre que Fink envisage des années de pétrole au-dessus de 100 dollars, voire proche de 150 dollars.
Ce niveau de prix n’est pas anodin. À court terme, il signifie évidemment un carburant plus cher, une pression accrue sur les consommateurs et des tensions politiques dans les pays importateurs. Mais à moyen terme, il signifie surtout un choc inflationniste persistant. L’énergie plus chère augmente le coût du transport, de l’électricité, de la production industrielle et, par ricochet, d’une large gamme de biens et services. Cela complique le travail des banques centrales, ralentit la consommation et pèse sur l’investissement. Quand ce type de choc dure, il ne se contente plus de réduire le pouvoir d’achat. Il finit par réduire la croissance elle-même.
C’est pour cela que Fink parle d’une récession mondiale possible. Il ne s’agit pas seulement d’un mot fort pour frapper les esprits. Il s’agit de rappeler que certaines hausses du pétrole peuvent être absorbées si elles sont courtes et si l’offre alternative s’adapte vite. Mais un baril proche de 150 dollars pendant une période prolongée change de nature. Il devient un choc suffisamment lourd pour freiner la demande, faire monter les coûts dans presque tous les secteurs et perturber de multiples chaînes d’approvisionnement.
Le détroit d’Ormuz reste le nœud central de toute l’équation
Pour comprendre pourquoi Fink insiste autant sur l’issue géopolitique, il faut revenir au détroit d’Ormuz. Cette étroite voie d’eau reste le point de passage stratégique le plus important de la crise. Les données de l’AIE indiquent qu’en 2025, près de 15 millions de barils par jour de brut, soit environ 34 % du commerce mondial de pétrole brut, y transitaient, avec une forte dépendance asiatique, notamment de la Chine, de l’Inde, du Japon et de la Corée du Sud. L’IEA rappelle aussi que les flux totaux de brut et de produits sont bien supérieurs lorsqu’on prend en compte l’ensemble des produits transitant dans la zone.
Depuis le début de la guerre, les flux par Ormuz se sont effondrés, les navires ont déserté la zone, et même lorsque certains passages restent possibles, ils ne suffisent pas à rétablir un climat normal. Le simple fait qu’un corridor aussi essentiel fonctionne sous menace permanente suffit à maintenir une tension extrême sur les prix. C’est la raison pour laquelle l’AIE a considéré nécessaire de lancer la plus grande libération coordonnée de réserves pétrolières de son histoire. Mais même cette réponse ne remplace pas une reprise normale du transit. Elle ne fait qu’acheter du temps.
Autrement dit, le nœud du problème n’est pas seulement l’existence d’un cessez-le-feu ou d’une désescalade partielle. Le vrai sujet est de savoir si les armateurs, les assureurs et les marchés croiront que le détroit est de nouveau sûr. Tant que cette confiance ne revient pas, l’énergie mondiale reste vulnérable. C’est pourquoi Fink ne parle pas en termes diplomatiques abstraits, mais en termes de réintégration ou de menace durable. Le marché du pétrole veut de la normalité. Il ne sait pas fonctionner longtemps dans une semi-normalité.
Pourquoi les marchés veulent encore croire à une sortie rapide
Il existe malgré tout un certain optimisme sur les marchés. Reuters a rapporté que les prix du pétrole avaient reculé récemment après l’apparition de signes selon lesquels l’Iran étudiait une proposition américaine de fin de guerre. Même si les positions iraniennes ont parfois contredit les déclarations américaines, les traders ont montré qu’ils restaient prêts à parier sur une forme de désescalade si elle devient crédible.
Cette réaction est compréhensible. Les marchés ont tout intérêt à croire à une sortie relativement rapide, car cela leur permet de réduire la prime de guerre, de revoir à la baisse les anticipations d’inflation et d’éviter de revaloriser plus durement le risque de récession. Même Jamie Dimon a laissé entendre qu’il était “un peu optimiste” sur le long terme, ce qui montre que, malgré la tension actuelle, une partie de Wall Street continue d’espérer que la crise se résoudra avant d’endommager trop profondément les fondamentaux mondiaux. Cette disposition psychologique est cohérente avec la réaction observée sur le pétrole à chaque rumeur de négociation.
Mais c’est précisément là que Fink se démarque. Il ne nie pas la possibilité d’une issue favorable. Au contraire, il la met explicitement sur la table. Ce qu’il rejette, c’est l’idée d’une forme de statu quo confortable. Selon lui, le conflit ne s’achèvera pas dans un équilibre tranquille où les marchés pourraient oublier progressivement la crise tout en conservant une prime modérée. Il pense qu’il faudra une vraie normalisation, ou bien le maintien d’un risque suffisamment sérieux pour continuer à perturber l’économie.
Le lien entre pétrole, agriculture et inflation mondiale
L’un des aspects les plus importants de l’analyse de Fink concerne les effets indirects. Il insiste sur le fait qu’un choc énergétique durable ne se limite pas au carburant. Il atteint aussi les prix agricoles, parce que les engrais dépendent fortement du gaz. Ce point est crucial, car il rappelle que l’énergie ne nourrit pas seulement l’inflation via le transport ou l’électricité. Elle alimente aussi les coûts de production alimentaire.
Ce canal est souvent sous-estimé dans le débat public. Pourtant, lorsque le gaz reste cher, le coût de production de nombreux engrais augmente, ce qui finit par peser sur les prix agricoles, puis sur les prix alimentaires. Ce mécanisme est particulièrement important pour les économies émergentes et pour les ménages modestes dans les pays développés, car l’alimentation et l’énergie représentent une part plus élevée de leurs dépenses. Dans un scénario de pétrole à 150 dollars et de gaz durablement tendu, l’inflation pourrait donc redevenir beaucoup plus large et plus douloureuse qu’un simple épisode temporaire au niveau des carburants.
C’est ce qui rend le scénario pessimiste aussi dangereux politiquement et socialement. Il ne se traduit pas seulement par des graphiques de marché plus rouges ou par des prévisions de croissance révisées. Il se traduit par une détérioration du pouvoir d’achat, des marges industrielles, de la visibilité des entreprises et du climat de consommation. Une énergie chère ne pèse pas partout avec la même intensité, mais elle finit par contaminer un grand nombre de secteurs en même temps.
Le facteur politique iranien reste déterminant
Une autre dimension essentielle de l’analyse de Fink tient à la trajectoire politique du régime iranien après la guerre. Dans le texte d’origine, l’idée apparaît clairement : si les dirigeants iraniens choisissent une voie de réouverture, alors une normalisation plus large devient possible. S’ils choisissent au contraire de rester, selon la formule citée, des “exportateurs de peur”, alors le monde devra vivre avec un risque élevé sur le commerce international pendant une période prolongée.
Cela signifie que la fin militaire du conflit, si elle survient, ne suffira pas à elle seule. Le marché voudra savoir quel type d’Iran émergera après la guerre : un Iran réintégré, ou un Iran toujours capable de perturber le commerce mondial. Tant que cette réponse restera incertaine, les prix de l’énergie auront du mal à revenir vers un équilibre serein. Le marché du pétrole ne juge pas seulement les faits militaires. Il juge la trajectoire géopolitique de long terme.
Ce que cela signifie pour l’économie mondiale dans les prochains mois
Même en laissant de côté l’hypothèse la plus extrême d’un pétrole à 150 dollars pendant des années, l’avertissement de Fink contient déjà une leçon immédiate : la guerre en Iran n’est pas un choc local. C’est un test pour la capacité du monde à maintenir ses flux énergétiques, à éviter un second tour inflationniste et à protéger ses chaînes d’approvisionnement contre une perturbation prolongée.
Dans les prochains mois, trois variables compteront particulièrement. Premièrement, la vitesse réelle de reprise des flux par Ormuz. Deuxièmement, l’ampleur durable des dégâts sur certaines infrastructures énergétiques, notamment dans le GNL qatari. Troisièmement, la crédibilité d’un cadre politique permettant de convaincre les marchés que la menace sur le commerce international est en train de diminuer, et pas seulement de faire une pause. Ces trois éléments détermineront si le monde se dirige plutôt vers le scénario d’allégement de Fink ou vers sa version récessive.
Conclusion
Larry Fink propose une lecture volontairement tranchée de la guerre en Iran : soit l’Iran redevient un acteur acceptable du commerce mondial et le marché pétrolier bascule dans l’abondance, soit le pays continue de faire peser une menace durable sur le détroit d’Ormuz et l’économie mondiale entre dans une phase de pétrole très cher, de chaînes d’approvisionnement perturbées et de risque récessif.
Cette grille de lecture a le mérite de rappeler que l’énergie mondiale fonctionne mal dans l’ambiguïté durable. Les marchés peuvent absorber un choc bref. Ils peuvent aussi récompenser très vite une vraie normalisation. Mais ils gèrent beaucoup plus mal un entre-deux prolongé où la route maritime centrale du Golfe reste théoriquement ouverte, tout en demeurant pratiquement sous menace. C’est précisément pour cela que le débat ne porte plus seulement sur la guerre elle-même, mais sur le type d’après-guerre qui émergera. Et c’est sur ce point que se jouera sans doute la vraie direction du pétrole, et peut-être celle de l’économie mondiale au cours des prochains trimestres.